« Autrefois, quand la terre était solide, je dansais »

Texte paru dans La Lettre Filmer dans le Grand Est, Printemps 2012, par Marie Frering et Julia Laurenceau 

orages

Les Orages

Si on cherche une histoire, on la trouve, mais elle sera son histoire à soi, comme un goût de sa propre enfance. Il faudra jouer à plisser les yeux pour déformer ce qu’on dit être la réalité.

C’est cette perception que propose Pierre Carniaux. Dans Les Orages comme dans Last Room, nombre des images sont floues, mais il s’agit moins d’une esthétique que d’un rapport au monde. La haute définition pour le cinéaste est celle où on arrive au coeur par les contours. Les objets, les corps, les paysages filmés sont ceux qui apparaissent dans les rêves, derrière les yeux fermés ou lorsque l’émotion brouille la vision claire. Le monde devient changeant, prend une autre épaisseur. Nous n’écoutons pas assez souvent les expériences visuelles de personnes ayant eu des accidents aux yeux, cela nous fait peur. Pourtant, vivre en semi-obscurité ou en absence de vision binoculaire est de l’ordre d’une expérience philosophique autant que physique. Le monde se dessine par halos, par auras, comme si les choses émettaient un souffle, une radiation. Il est dit à un moment dans Les Orages, « Vous vouliez déjà vous soustraire ». Le cinéma de Pierre Carniaux soustrait les angles, les lignes droites, aussi bien par la qualité de la photo que par les mouvements de la caméra. La présence des orages est celle de la fulgurance, tout à coup, pour un temps extrêmement bref, quelque chose devient visible pour s’effacer aussi vite. Les personnages des Orages sont imprégnés de textes (Didier Georges Gabily, Henri Michaux, Heiner Müller, Marina Tsvétaeva). De l’orage et de la foudre, ils portent en eux une brûlure de fureur, fureur amoureuse, fureur poétique.

Au XVIIe siècle, un physicien français découvrit que nous avons tous, à l’endroit où le nerf optique se rattache à l’oeil, une tache aveugle. Notre oeil a donc, à son origine, un point où il ne voit pas. L’obscurité est inscrite en nous. Le point aveugle est peut-être celui d’une autre vision de la réalité, d’une voyance où les gammes de couleurs, de sensations, de compréhensions sont bouleversées pour faire apparaître une autre réalité, celle dont s’approchent les poètes. Certainement pas la 3D…

Si l’on persiste cependant à chercher ce qui se loge dans les interstices des Orages, c’est un détour qu’il faut effectuer, un retour à l’origine du film, à cette injonction d’un frère à un autre, de Matthieu à Pierre (Carniaux) « Tu as toujours dit que tu voulais faire des films, alors, on les fait ? ». Une injonction prise à la lettre, une nouvelle de Philip K. Dick lue en bibliothèque, une histoire que Pierre partage avec Matthieu, entamant ainsi avec son frère une forte collaboration artistique qu’ils poursuivront dans Last Room. Dans un café, une femme aborde un homme pour lui dire qu’ils doivent se marier le soir même. Aux balbutiements de l’homme interloqué, la femme répond sans ambages : « Tu n’as pas le choix, tu es dans ma réalité ». De cette histoire, il reste dans Les Orages une inquiétante étrangeté, de lointaines images ; un taxi, une femme qui passe une robe de mariée, une détonation, un ogre, un ciel traversé par une nuée d’oiseaux, une errance, une nuit sur le monde. Un récit détourné dont savoir la teneur d’origine ne clarifie rien, mais plutôt densifie encore, s’il en était besoin, l’expérience sensorielle. « Je suis du côté de ceux qui pensent que le cinéma est rendu malade par l’écrit », dit Pierre Carniaux. C’est-à-dire si celui-ci cherche à l’enfermer ; non quand les mots sont épais, la voix qui les dit, enrouée.

Autrefois quand la terre était solide je dansais

Autrefois quand la terre était solide, j’avais confiance

À présent comment serait-ce possible

On détache un grain de sable

Et toute la plage s’effondre, tu sais bien

Henri Michaux cité dans Les Orages